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fiction
Explosions — épisode 1
Baku Hatsu
Assis à son bureau, les doigts crispés sur son clavier, le regard fixé à l’écran Baku Hatsu mourut. Son corps fut découvert quelques jours plus tard par une femme de ménage. Après avoir poussé un hurlement d’horreur, la femme prévint la police, puis sous l’effet du choc et ne sachant que faire face à un tel tableau, entreprit de nettoyer la pièce. Ce sont les agents qui une fois sur place durent empoigner la pauvre femme afin que son frénétique ménage n’endommage pas plus la scène.
La pièce était petite, dix mètres carrés, minimaliste : des murs blancs, une armoire noire à gauche de la porte, un petit canapé gris aux angles droits, une fenêtre obstruée par des stores, le tout éclairé par la lumière blanche d’une ampoule à LED contenue dans un abat-jour sphérique en papier. Au milieu trônait le bureau, sur lequel étaient disposés un écran, un clavier et une souris ; le tout branché par des câbles à l’unité centrale au sol. Dos à la porte, seules dépassaient du dossier d’une chaise de bureau sans roulettes, les épaulettes de la veste de costume noir corbeau maculé de sang. Rigide, droit comme un i, ses longs avant-bras posés sur le bureau se finissaient par deux mains maigres aux doigts d’aye-aye. Son annulaire enfoncé sur la lettre A, l’ordinateur était resté allumé et bien que recouvert d’une gerbe de matière organique - mélange de sang sec, fragment d’os et de méninges - on pouvait encore distinguer les quelques quatre mille trois cent dix-sept pages Word que Baku Hatsu avait noircies de A depuis son trépas.
Il semblait s’être figé dans le temps, coincé dans le dernier instant de son existence. La vie qui habitait ce corps l’avait soudainement quitté, sans que, pourtant, la mort ne vienne réclamer les restes. On aurait presque pu croire que si on l’avait appelé, il se serait retourné et aurait répondu. Mais l’homme sans tête était manifestement mort.
Le cas Baku Hatsu resta longtemps sans réponse et ce malgré la formidable quantité de théories tentant d’expliquer l’explosion de sa tête. Les enquêteurs explorèrent toutes les pistes imaginables, de l’assassin fantôme capable de s’effacer des caméras de surveillance, au suicide par ingestion d’une capsule de sodium qui au contact de la salive réagirait en explosion. Or Baku Hatsu était un employé du secteur tertiaire sans importance évoluant bien loin des cercles de pouvoir où certaines intrigues valent parfois le déploiement de moyens considérables qu’aurait nécessité un tel assassinat. Il disposait aussi d’un grand nombre de moyens déjà éprouvés bien plus efficaces afin de se suicider : son bureau se trouvait au 8ème étage, il prenait tous les jours le métro, habitait non loin de la rivière Ara-kawa et on avait même retrouvé chez lui un petit calibre.
Certains médecins soutinrent qu’une soudaine et intense hausse de la pression intracrânienne eût provoqué un tel résultat mais d’autres objectèrent que c’était tout simplement physiologiquement impossible et qu’il faudrait une pression de dizaines de bars pour qu’un crâne explose de la sorte. Ici encore le manque de plausibilité et de preuves neutralisa l’avancée de l’enquête.
Rien ne collait. Tout semblait indiquer que sa tête avait explosé de son propre chef, sans raison, sans crier gare.
C’est d’ailleurs ce que conclut le rapport d’investigation : Baku Hatsu avait été victime d’une « explosion spontanée », le premier cas recensé de l’histoire. Funeste consolation pour cet homme qui laissait derrière lui un épais mystère, une femme de ménage traumatisée et une famille endeuillée.
À la manière des combustions spontanées dont on releva une trentaine de cas à travers l’histoire, le cas Baku Hatsu passionna le grand public, qui ne put résister à la curiosité morbide ancrée au plus profond de l’esprit humain. Une nouvelle fois les hypothèses allèrent bon train, à la différence que là où la police et le corps médical s’en étaient tenus à la science ou du moins au plausible, la foule fut bien plus imaginative. C’est ainsi que la mort de Baku Hatsu devint un catalyseur pour une multitude de communautés marginales et hétérodoxes, heureuses de voir en cette tragédie, si ce n’est une preuve, au moins un exemple abondant dans le sens de leurs croyances. Les complotistes y virent un meurtre rituel perpétré par des membres d’un culte sataniste, les extrémistes religieux un témoignage de la colère divine, les extrémistes politiques suivant leur bord évoquaient au choix : un meurtre commis par telle ou telle minorité ethnique maquillé par le gouvernement, à droite ; un assassinat politique visant à faire taire Baku Hatsu avant qu’il ne révèle un scandale sur la puissante entreprise dont il était salarié, à gauche.
La fièvre Baku Hatsu s’empara d’abord du Japon, pays d’origine du mort, puis du monde. Il ne suffit que de quelques jours pour que cela devînt un sujet sur toutes les chaînes d’infotainment qui, sans tri préalable, relayèrent toutes les théories précédemment évoquées. Très vite, des cas similaires furent recensés, amplifiant d’autant plus le phénomène, bien qu’il fût prouvé plus tard qu’aucun ne fût vrai.
Après quelques semaines de brouhaha, l’intérêt autour de l’affaire s’évanouit, en même temps que la source de nouvelles informations se tarit. Les médias trouvèrent un nouveau scoop à mettre sous la dent de leur audience avide de rassasier leurs appétits pervers, puis un autre, puis un autre, puis un autre. Le cas Baku Hatsu fut ainsi enterré sous la masse d’actualité et connut le sort que l’on réserve à ce genre d’histoires : être relégué aux rangs des bizarreries anecdotiques que seuls quelques illuminés et obsédés s’entêtent à faire persister dans les mémoires.
Baku Hatsu avait trente-six ans quand il mourut. Il était grand, bien plus que la moyenne des hommes au Japon. Du haut de son mètre quatre-vingt-seize, il dépassait d’une tête la majorité des gens. Il avait grandi à Minamiaizu, un petit bourg agricole de quinze mille âmes, à l’ouest de la préfecture de Fukushima. Sa taille lui avait bien valu quelques blagues de ses camarades de classe, d’autant plus que l’ironie du sort avait voulu que ses parents cultivent des asperges. Cependant, il n’en souffrit jamais : la proximité et la bienveillance qu’entretiennent entre eux les habitants de ce genre de bourgade avaient rapidement fait oublier à tout le monde son mètre quatre-vingt-seize. Baku Hatsu lui-même oublia qu’il était grand. Il connut une enfance plutôt heureuse à Minamiaizu et poussa tranquillement dans ce terreau fertile où la forêt fut son azote, la montagne son phosphore et les champs son potassium. Fils unique il n’avait manqué de rien. Surtout pas d’amour. Mais avec l’amour vient le désir du mieux pour l’être aimé. Ses parents ne voyaient aucun avenir ici pour leur fils - la petite ville se vidait de ses habitants depuis les années 70, mourant un peu plus chaque jour - et le poussèrent à partir. Partir pour l’université, pour un travail de bureau, pour la grande ville, pour Tokyo. Baku Hatsu n’eut pas de mal à quitter sa ville natale, on l’avait préparé depuis son enfance et c’est débordant d’ambition et d’espoir qu’à dix-huit ans il arriva à Tokyo. Il connut rapidement ses premières déceptions amoureuses, académiques et professionnelles. Courant à toute vitesse vers cet idéal, il s’était heurté violemment aux parois de béton de la case dans laquelle il fallait s’efforcer de rentrer, et d’où, fatalement, sa tête dépassait. Tout était trop petit dans cette immense ville, les appartements, les rues, les trains, les bars, les gens, les hommes, les femmes, les esprits. Il était remarqué partout où il allait. Pour la première fois de sa vie, il se fit petit. Il se rapetissa en louant un petit studio dans un préfabriqué, perdit encore quelques centimètres en parcourant les deux heures de train qui le menaient à son travail, qu’il exécutait pour un petit salaire et au prix de deux nouveaux centimètres.
Le cou courbé malgré un dos droit, à trente-six ans Baku Hatsu ne mesurait plus qu’un mètre quatre-vingt et ne rentrait toujours pas dans la case. Du moins avant que sa tête éclabousse de rouge les murs gris de sa boîte, de laquelle plus rien ne dépasse.
Il reste que Baku Hatsu fut le premier. Le premier dont la tête explosa.